Le chanteur abandonnant

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D’accord, il avait traversé quelques décennies en tant que chanteur. D’accord, il avait un talent, une voix. D’accord, il était peut-être quelqu’un de gentil, d’unique sans doute.

Mais comme tant d’autres.

Car il n’était qu’un chanteur. Il n’était qu’un interprète. Quoiqu’excellent, juste un interprète. Il n’écrivait pas ses chansons, ou si peu. Ses meilleures chansons sont celles des compositeurs du moment au moment où il était allé les chercher. Il n’a rien révolutionné. Il n’y aura pas, il n’y a jamais eu d’avant et après Johnny, comme il y a pu avoir un avant et un après Presley ou Jackson. La musique n’a pas été transformée par Johnny. C’est souvent le signe que l’on donne du génie : après lui, rien n’est plus pareil, tout se calque sur son apport. Pas pour Johnny. Car lui, a su passer d’un style à l’autre, d’un compositeur à l’autre, en chantant parfois des chansons qui étaient un peu plus que de la variété. Mais jamais réellement du rock, jamais réellement du blues.

Il était seulement un chanteur « national ». National entre guillemets car faudrait-il dire francophone. Il n’était pas un chanteur international, son aura était limitée dans l’espace. Francophone, donc. Belge de naissance, français d’adoption, mais aurait voulu devenir suisse. International non, mais libéral en tant que marchandise qui s’assume et qui profite des fruits récoltés. Mondialisé comme toute la caste des artistes bancables, qui récoltent en France et redistribuent si peu, ou entre eux ; dans des espaces mondialisés qu’eux seuls peuvent s’offrir, dans des réseaux fermés. Dans ces réseaux, il est sans doute facile d’être l’homme généreux qu’on nous décrit aujourd’hui. Mais qu’est-ce qu’être généreux quand on a tout ? « On m’a tout donné, bien avant l’envie » avait écrit Goldman pour Johnny.

Et il y a eu sa mort. Une mort touchante car il était présent sur tous les écrans depuis « toujours ». Une mort qui nous renvoie à notre propre disparition future. La souffrance de ses proches, médiatisée jusqu’à l’écœurement, nous fait quelque chose car nous voyons dans leur amour celui que nous partageons avec nos proches. Je défie quiconque de ne pas s’émouvoir de la profonde tristesse de Drucker à la télé l’autre soir. Mais nous ne devrions pas participer à cela. Leur souffrance est leur. Elle ne devrait pas devenir un film, une émotion scénarisée propulsée sur les ondes, dans les tuyaux et sur les flux.

Puis il y a eu ce Président de la République qui, d’une signature officielle, a décidé d’ouvrir les Champs Elysées au cortège qui amènerait le cercueil de Jean-Philippe Smet sous terre. Ils nous ont épargné le cercueil de verre de Lénine, mais s’ils avaient pu… Ce faisant, ce Président fait de la mort de johnny un événement politique. Or, Johnny n’est pas politique, n’a jamais rien fait ou dit qui relève du politique. Tout comme il n’a jamais révolutionné le monde de la musique, il n’a jamais été celui qui a changé la France, changé les gens, apporté des idées, une compréhension du Monde ou quoi que ce soit d’autre. Ce que Johnny avait de politique jouait en sa défaveur : capitaliste en réussite, bénéficiaire des profits, des réseaux, du luxe que propose notre monde mondialisé.

J’ai vu aujourd’hui en notre Président tout ce que je déteste chez cette caste libérale, ce mépris, ce décalage permanent, cette perversion systématique de la réalité ; un entre-soi dont ils souhaitent nous donner envie au-travers de cette société du spectacle (dans le sens que lui donnait Debord). Cet entre-soi dégoulinant de bienfaisance mais qui ne redistribue jamais à ceux qui en auraient le plus besoin. Aujourd’hui, la Présidence nous éclabousse de la mort de Johnny, demain elle laissera creuver des SDF en nous promettant que notre mobilisation à tous résoudra le problème. Le tout, délicatement enrobé dans cette perversion de la société du spectacle dont un des buts est de nous faire oublier notre condition et ce que devraient être nos propres combats.

J’ai vu aujourd’hui Macron à l’Eglise, heureux de taper dans ses mains lorsque quelques guitaristes jouaient du Johnny. J’ai vu Macron, heureux au spectacle qu’il nous offrait lui-même, nous qui, si nous n’y prenions pas garde, le contemplions, submergés par des émotions trop intenses ou même contraires, devant un poste de télé, relai de propagande et témoin immobile de notre défaite sans combattre face à ce spectacle répété, répété, répété…

J’ai entendu, le temps de 2 minutes seulement d’écoute curieuse, Macron féliciter le rock de johnny qui parlait de nos combats. La curiosité a ses limites. Johnny n’était pas un rockeur. Le rock de Johnny n’a jamais parlé d’aucun combat et certainement pas de celui du peuple. La musique de Johnny n’a jamais été subversive, et c’est bien pour cela qu’aujourd’hui le monde politique et artistique le louent de concert. Ce faisant, et disant ces fausses vérités, ils nous invitent, le jour de la mort de Johnny, à communier avec eux pour un monde qui ne doit pas changer, dans lequel un riche peut s’enrichir sur la pauvreté de ses fans et travestir le sens des choses jusqu’à en faire un spectacle.