Acte manqué

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J'écris ici un article particulier sur ce blog, d'une part car le sujet principal n'est pas le cœur des problématiques habituelles que j'expose, d'autre part car les avis que j'émets non plus (ou très peu). Mais il fallait tout de même que je réagisse à ce que je lis depuis hier.

Un premier article m'est parvenu via facebook intitulé "des physiciens de Rennes 1 ont percé le mystère de la dyslexie", un second ce matin sur Le Monde intitulé "la dyslexie au fond des yeux" qui a fini de m'énerver.

Qu'y est-il question ? D'une publication de chercheurs physiciens à la suite d'une de leurs études. Une étude auprès de 30 étudiants dyslexiques et 30 non-dyslexiques à la suite de laquelle ils estiment avoir "découvert le secret" de la dyslexie. Il serait physique, un défaut dans un oeil chez les dyslexiques.

Tout cela est bien beau mais pose problème : tout d'abord, cela pose le problème de la considération de la dyslexie en tant que telle. Chacun conviendra que mal poser le "diagnostic" ne permet pas de réellement trouver la "solution". Diagnostic et solution sont spécialement choisis ici, j'y reviendrai assez vite, car ils sont justement tout le problème du prisme des chercheurs cités et des journalistes qui ont rédigés ces articles. Ensuite, il a le problème de la maladie propre aux universités françaises de la disciplinarité. J'y reviendrai également. Et enfin, le problème du traitement des informations scientifiques par les journalistes, toujours avares de révolutions et de sensationnel.

Commençons.

Mais avant toute chose, redisons ici pour les non avertis ce que sont une recherche et une publication scientifique. Une recherche est une pratique scientifique partant d'une hypothèse. Le scientifique fait une hypothèse et cherche à la vérifier. Pour cela, il met en oeuvre un protocole scientifique qui lui permet de répéter une expérience. Il en note les résultats, en trouve une déduction et publie sa recherche et ses résultats. Il est très important de comprendre cela. Il y a recherche et recherche, publication et publication. Avant de parler, plus loin, du prisme lié à la discipline, il faut insister ici sur les protocoles car ce sont souvent eux qui sont à l'origine de ce qui est essentiel à la suite d'une publication : la confrontation aux pairs. Lorsqu'une étude est publiée, l'ensemble de la recherche internationale peut s'y intéresser et juger de sa pertinence. Pour se faire, elle commence par vérifier que les protocoles sont scientifiques, c'est à dire notamment vérifier que l'expérience permet de vérifier justement l'hypothèse, sans biais, et que le nombre de cas est suffisant. Il est donc, par nature, trop tôt pour juger de cela.

Une fois que cela est posé, le principal problème que pose cette recherche porte sur la dyslexie elle-même. Que nous dit-on ? "si vous êtes dyslexiques, c'est d'abord une question de symétrie trop parfaite de vos taches de Maxwell", soit un problème physique. "C'est un trouble", "le traitement de la dyslexie", "des troubles qui apparaissent dès les premiers moments de l'apprentissage", "[la dyslexie serait] une maladie", etc.
Non, la dyslexie n'est pas une maladie. Non, la dyslexie ne se repère pas dès les premiers apprentissages, il faut attendre 8-9 ans même si des signes qui n'ont rien à voir avec la lecture peuvent éveiller à la possibilité d'une dyslexie. Pour résumer, la dyslexie est une intelligence différente. Le cerveau du dys ne fonctionne pas exactement comme celui des autres. Le dys perçoit et traite les informations différemment : les sons, les couleurs, la position dans l'espace, etc. La lecture et l'orthographe ne sont qu'un symptôme parmi d'autres, mais pas nécessaire. Je fais d'ailleurs partie des dys qui n'ont jamais présenté ces symptômes, je suis un dys qui a compensé (je fais partie de ceux cités par Béatrice Sauvageot : "celui qui a parfaitement réussi et qui fait un burn out à partir de la quarantaine car son cerveau "implose" littéralement"). Je ne m'attarde pas ici sur le sujet, il n'est pas possible de convaincre en quelques lignes, je m'appuie sur le travail de l'association Puissance Dys et de Béatrice Sauvageot qui d'ailleurs ne parlent plus de dyslexie mais de bilexie. Je cite quand même un bon passage de leur site :

NOUS PREFERONS PARLER D'AMBILEXIE ET DE BILEXIE.

Cette nouvelle terminologie découle de la nécessité d'éliminer la notion de dysfonctionnement liée à la dyslexie pathologique (sur 8-12% des enfants atteints de dyslexie, il n'y a que 3% de pathologiques). Durant plus de vingt-cinq ans, l'Académie Puissance Dys a effectué des tests et des recherches, épluchant toutes les traces historiques concernant ces dites "anomalies" développées par les personnes Dys. Le constat est que non seulement il n'y a aucune preuve de dysfonctionnement, mais qu'en plus, les particularités constatées sont de véritables preuves d'un cerveau hyperactif et ultra performant qui est en carence neurologique grave !

De plus les neuroscientifiques ont pu répertorier une cartographie commune aux Dys comme aux ambidextres, et développer une infinité de possibles correspondant à chaque sujet (il n'y a pas deux Dys identiques, pas deux ambidextres identiques). Bon nombre de recherches en neurologie ont démontré que les ambidextres ont une plasticité cérébrale bien plus grande que les droitiers purs ou les gauchers exclusifs, le pourcentage de l'ambilexie existe également chez les Dys que nous nommeront les ambilexes.

Nous savons depuis le 1er janvier 2016 qu'il y a 25% d'ambilexes (personnes qui utilisent 30% de leur cerveau de façon consciente au lieu de 10% qui représente la norme).

L'ambilexie désigne un fonctionnement cérébral particulier dans le traitement des informations. Elle se particularise notamment par un corps calleux plus épais, une intuition remarquable, une exacerbation des émotions, une grande spiritualité, une activation intense des neurones miroirs. L'ambilexe gère les faisceaux de connexion du cerveau de façon singulière, ce qui le rend plus lent lorsqu'il veut traiter le grand nombre d'informations qui lui parviennent sans arrêt. Il développe à loisir des images du cerveau en action multiples, mouvantes. Il perçoit plus de couleurs, de nuances, de matières, et associe de manière synesthésique ses sensations, ses perceptions, ses émotions. Il a une pensée en images ordonnées, qui selon les modèles psychologiques, moteurs, linguistiques et physiologiques, révèlent une véritable langue en soi, il est donc bilingue.

Le second problème que pose cette recherche est la disciplinarité. Que nous apprend Puissance dys ? Qu’il y a énormément de recherches sur le sujet dans de très nombreuses disciplines. Béatrice Sauvageot elle-même obtient de très bons résultats en observant et orientant les enfants et les adultes sur la base de plusieurs spécialistes dans de nombreuses disciplines diverses. Par son biais, les dys s’adaptent à un monde non dys en se comprenant mieux eux-mêmes.  Le problème français est très bien perçu par les critiques de l’université française : chaque discipline travaille dans son coin. Il est fort à parier que ces chercheurs n’ont pas fait le travail qui s’imposait à eux : lire les publications d’autres disciplines sur le même sujet. Ce faisant, ils auraient perçu que la dyslexie est au-delà d’un simple problème de vue. Certes, cette étude dit peut-être quelque chose, mais elle devra être vérifiée, ré-expérimentée par d’autres avant de le dire. Mais un doute persiste pour ma part : je ne considère pas scientifique la démarche portant une hypothèse et, avant même la publication de l’étude, portant en même temps la solution « révolutionnaire » d’une lampe de poche pour « soigner » la dyslexie. Je ne peux que me rappeler comment fonctionne la recherche en France aujourd’hui : les universités, de moins en moins financées par l’Etat, cherchent des financements extérieurs. Partant, sont financés les recherches qui peuvent rapporter. Les autres, les recherches sans autre objet que la compréhension des choses sont vouées à disparaître…

Le dernier point à soulever est celui de la presse. Nos journalistes professionnels ne se démarquent pas ici de ce qui leur est aujourd’hui demandé : ne pas perdre de temps dans l’écriture d’un article, ne pas faire de recherche sur le sujet, vendre du papier. Nous en avons ici le triste résultat : une recherche plus que douteuse vantée par des journalistes n’ayant compris ni le sujet ni leur propre mécanique de production s’adressant à un public qui n’en tirera pas plus que le renforcement des croyances populaires.

Acte manqué.